Date d'inscription: avril 2007
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Je suis devant la porte grise du bureau du docteur, au milieu du couloir. Je jette un oeil en direction de la porte qui mène à la cour. Sur la porte je vois une chose que je n'avais jamais remarquée auparavant. Un judas... Comme un oeil juste à ma hauteur. Au dessus de la porte le voyant rouge indique que je dois attendre. J'attends mais je ne peux m'empêcher de regarder a travers le judas. Étrange de placer un judas du côté du couloir. A travers cet oeil, je peux voir le docteur Zen assis derrière son bureau. Il a sur le visage cet air étrange et sérieux qu'il prend quand il écoute ses patients. J'entends un bruit dans le couloir. Comme des griffes sur un parquet. Personne. Je colle de nouveau mon oeil au judas. Et là je vois une image que mon cerveau se voit incapable d'interpréter dans l'intervalle infinitésimal où elle percute la rétine et se voit transformée en signaux bio-électrique. Mon coeur fait une embardée; en lieu et place du docteur Zen se trouve une sorte de chose géante à la chitine sombre et luisante comme une flaque de pétrole. l'insecte saute par dessus le bureau et saute sur le patient assis en face de lui sans que celui-ci n'ait le temps de réagir et... Une sonnerie sourde et désagréable retentit. Le voyant au dessus de la porte passe au vert. Un bruit électrique se fait entendre au niveau de la clenche. La lumière au dessus de la porte passe du rouge au vert. Derrière son bureau le docteur Zen me regarde à travers ses grosses lunettes d'écaille noire de son oeil sévère, brillant d'une vérité absolue. Il me dit bonjour et me fait signe de m'assoir. Il a cet air de banquier ou de patron qui doit vous annoncer une mauvaise nouvelle. Je m'assois et regarde les tableaux accrochés en vis à vis de chaque côtés de la pièce. Deux tableaux de Pieter Bruegel. A ma droite un tableau figurant la tour de Babel. Une tour s'élevant en cercles concentriques de plus en plus étroits, la construction semble anarchique et tout un pan de l'édifice reste inachevé, le côté présenté au spectateur semble éventré et montre les entrailles de la tour ou des arc-boutants soutiennent ce qui semblent être une tour plus étroite et qui perce déjà les nuages. Autour de la tour et en son sein on voit des hommes qui s'activent tels des fourmis à peine visible à côté du léviathan de pierre. De nos jours l'homme fabrique de tels abstractions architecturales. C'est même ce qui définie les villes les plus modernes, où l'homme parle milles langages mais fabriques les mêmes buildings, formes abstraites se répétant selon des schémas presque identiques. L'autre tableau, la chute d'Icare, montre, au premier un plan, un paysan qui laboure son champs, un berger qui mène son troupeau. Puis le paysage s'ouvre sur la mer et s'étale sur un soleil levant. D'une lumière dorée, d'une violence douce et immuable. Disséminés ci et là, on observes des constructions humaines. Une ville achève la courbe de la côte. Sur une île, une petite fortification. Des bateaux s'éloignent de l'estuaire et s'engagent vers le levant, les voiles gonflées par le vent. Dans le coin droit du tableau, en bas, on aperçoit Icare. Ou plutôt on le devine. Ses deux jambes dépassent de l'eau, quelques plumes flottent. Il vient de chuter. Dans l'indifférence générale, il va se noyer.
- Parlez moi de votre frère, monsieur J.
- Je n'ai pas de frère.
- ha ? Vous avez un frère aîné. Que savez vous de lui ?
- Je... Je n'ai pas de frère, ma mère a fait une fausse-couche, un an avant ma naissance.
Derrière le docteur, une large baie vitrée s'ouvre sur une pelouse, des feuilles mortes s'accumulent au pied de la vitre.
- Oui c'est ce que vous m'avez raconté. Racontez moi encore.
- Tout ce que je sais c'est qu'elle a perdu du sang. Qu'un médecin lui a arraché le fétus à la main dans l'ambulance qui la menait à l'hôpital. Elle a perdu beaucoup de sang et si le médecin n'était pas intervenu elle serait morte. Elle m'a dit qu'elle a vu une sorte de lumière, pour elle c'était un ange.
- Vous croyez aux anges monsieur J., au paradis, à l'enfer ?
- Non.
Un craquement discret, comme des articulations disjointes.
- Vous savez, je suis là pour vous aider.
- Peut-être, oui.
- Votre mère n'a pas fait de fausse couche. Elle a accouché d'un garçon qui s'appelait Éric.
- Vous mentez !
- Vous ne vous souvenez pas ? Un enfant trisomique. Baignant dans cet amour familial dont bénéficient les faibles. Cet amour sucré, collant...
- Non, je n'ai pas de frère.
- Vous savez cet amour tellement dégouttant dans sa disproportion qu'il vous en donnerait la nausée.
- Je n'ai pas de frère, non !
- A l'ombre de cet amour si éclatant,il y a l'autre, le petit frère, petit génie que tout le monde congratule. Un peu trop rapidement, en passant, comme on jette une pièce à un mendiant.
J'ai l'impression que le docteur mange ses mots. Je lève la tête et je crois, un instant, voir des mandibules torves déformer ses joues. Sa langue ressemble à une grosse limace gluante. Je baisse la tête.
- Vous étiez un génie n'est-ce pas ? J'ai sous les yeux un test de Q.I. Que vous aviez fait à l'âge de 10 ans, il indique 210... Oui, il fallait prouver que vous existiez. Et vous travailliez dur pour ça, hein. Avoir une telle intelligence et des résultats aussi probants en classe pour... Rien. A peine une reconnaissance. Comme on jette une pièce à un mendiant.
Un instant le silence emplit la pièce.
- Et puis il a cet après-midi d'été dans la chaleur poussiéreuse de fin de journée. C'était au font de la cour de vos grand-parents, hein ? Le petit muret au font de la cour. Celui sur lequel il ne faut pas monter... Un vieux pan de mur un peu branlant. On aime bien jouer quand on est gosse hein... Vous êtes monté, sur ce muret, comme tant de fois, avec votre frère et comme tant de fois cette idée vous traverse l'esprit. Dans cet esprit si intelligent, une idée bien mauvaise, bien lâche hein... Ce n'est pas que vous détestiez votre frère... Vous l'aimiez même. Peut être bien que vous étiez la personne qui l'aimait le plus. Mais, l'ignorance des adultes à votre égard... et tout ce ressentiment, au font de votre esprit. Comme un nuage noir qui recouvre tout et donne un goût de cendre amer aux choses. Comme une force sombre qui fait trembler vos mains et finalement vous force à pousser votre frère.
- Je ne suis pas ça ! Tout en criant je garde la tête baissée.
- C'était assez haut comme muret pour un gosse de 11 ans. Surtout quand il tombe en arrière. Ça vous a fait quoi quand le sang s'est mis à couler du crane ? Un sentiment de soulagement terrible, hein ? On observe ce soulagement, cet apaisement dégueulasse comme appartenant à une autre personne, n'est-ce pas ? Ce sentiment qui s'écoule comme le sang recouvrant le béton...
La pièce est fermée mais je sens un courant d'air sur mon visage. Un courant d'air un peu poussiéreux, un peu tiède, à l'odeur rance et renfermé, comme celle qu'on imagine dans l'antre d'une bête.
- Je ne suis pas ça...
- Étrangement, ce sentiment ne meurt pas quand il faut courir pour prévenir les parents, et mentir en disant que votre frère tentait d'escalader le mur, que vous l'avez empêché mais qu'il ne vous a pas écouté. Le sentiment reste le même quand il faut faire semblant de pleurer...
La lumière de la baie se voile, comme si quelqu'un venait de tirer un rideau. Je lève la tête. Je vois, comme un voile noir. Puis je vois les nervures qui se ramifient dans toutes directions, dans un schéma complexe, se multipliant à l'infini, à la fois beau et terrifiant. Je comprends. Derrière le bureau, Je vois les ailes membraneuses qui contiennent les fines nervures se déployer dans la totalité de mon champs de vision. Puis les yeux globuleux, noirs, à facettes, brillants, sans expression, sans âme comme tout les yeux d'insecte et le corps noir d'une brillance huileuse comme une flaque de pétrole. Les longues griffes aiguisées et dangereuses comme des scies. La chose saute par dessus le bureau et me renverse sur le sol. Je vois le thorax se contracter selon les rythmes d'une respiration qui n'est pas humaine. Je sens les griffes s'enfoncer dans ma peau. Je ne peux pas me débattre. Sous les griffes, je commence à sentir la moiteur du sang qui perce mes vêtements. Je vois les mandibules se rapprocher de mon visage. Entre les mandibules, des organes de palpations s'agitent. Les griffent se resserrent encore un peu. Je sens les mandibules étrangement froides presser la chaire de mon cou. Une douleur déchirante. Un couinement ridicule que je ne peux pas retenir, s'échappe de ma gorge. Je vois une giclée de sang jaillir et s'étaler sur la tête sombre et inexpressive. Je tente de la repousser de ma main libre, mais je n'ai pas assez de force, mes doigts glissent sur l'hémoglobine et l'étalent un peu plus sur la surface noire. Mes jambes s'agitent dans le vide sans que je ne puisse les contrôler. Juste un réflexe de survie. La chaleur de l'urine, étrangement rassurante, se répand dans mon pantalon et...
Des barrages cèdent dans mon cerveau grâce à une berceuse chantonnée par un type au coin de la rue.
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